Sophie Berger : L’oreille vagabonde

J’ai rencontré Sophie Berger lors du rendez-vous du Carnet de voyages 2014. Avec l’ami Rodolphe, nous avons été attirés par l’originalité de son stand. Parmi la grande majorité d’exposants aquarellistes et dessinateurs plus traditionnels, Sophie et quelques autres, encore peu nombreux, présentaient des carnets de voyages sonores ou multimédia. J’ai eu envie d’en savoir plus sur son amour pour le travail du son.

Aujourd’hui encore, les enfants veulent devenir archéologue, pompier ou infirmière. Comment décide-t-on un jour de devenir réalisatrice et régisseuse son ? Quel a été ton parcours ?

Je dirais que pour moi ça a été une suite de hasards et de rencontres. Au début j’ai gardé le son comme une passion « à côté », et puis un jour, j’ai arrêté les études que j’étais en train de faire, j’ai tout plaqué, et j’ai fait une formation professionnelle en son, à l’ENSATT (école nationale supérieure des arts et techniques du Théâtre) pour en faire mon métier. C’est une école de Théâtre, à Lyon, où il y a à la fois des comédiens, des scénographes, des éclairagistes, des costumiers en formation. Dans ma promotion, nous étions 4 dans la section son.

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Lors de la dernière édition des Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, tu présentais ton travail de « carnettiste sonore » et plus particulièrement LOIRE que tu as réalisé en 2013 et pour lequel tu as reçu le Prix Pierre Schaeffer 2014. Peux-tu parler de ce voyage sonore ?

J’avais 26 ans quand je suis partie, un jour, sur un coup de tête, marcher seule trois jours pour des vacances. Quand je suis rentrée, j’étais « une grande brûlée du chemin ». Je n’avais qu’une idée en tête : repartir marcher, avec mes micros. C’est un projet qui s’est imposé à moi. C’était comme une nécessité absolue, partir marcher longtemps, et avec mes micros. Faire la route. Je ne savais pas ce que j’allais trouver. Je savais juste qu’il fallait que je le fasse. J’ai préparé mon matériel, j’ai préparé ma route, je me suis donnée la Loire comme itinéraire, et dès que j’ai pu, je suis partie. C’était quelques mois plus tard, à la fin de l’hiver, en mars 2012. Il y avait de la neige sur le début de mon chemin. J’ai traversé la France à pied de la fin de l’hiver à la naissance du printemps, et cela aussi s’entend dans le son que l’on prend. J’ai parcouru mille kilomètres avec mon petit sac et mes micros en bandoulière. Je n’avais pas de tente, car j’avais choisi de me dire que ma route serait certes solitaire, mais serait aussi une route de rencontres.

Ce que j’ai aimé à l’écoute de LOIRE, c’est la liberté qui émane de la narration. Tu le présentes comme n’étant pas un documentaire ni un reportage de journaliste. Pourtant, par bribes, tu donnes quelques informations, et puis soudain, une plage sonore plus abstraite, succède à des voix. On retrouve tout à fait la liberté de ton du carnettiste qui rapporte ce qu’il veut, par croquis, collage, sans les obligations du journalisme.

Le montage s’est imposé comme cela, sous la forme d’un récit d’une heure issu des heures et des heures de rushs que j’avais. Je voulais que LOIRE soit le récit d’une errance à travers la France, et que ce récit ne soit pas trop anecdotique, pas centré sur mon aventure trop personnelle. Il y a bien sûr ma voix, et une forme d’intimité, mais la narration est menée par d’autres voix également. Cette « liberté » vient sans doute de la façon même dont je prends du son. Ma démarche n’est pas documentaire, ni journalistique. Je ne cherchais jamais à obtenir des informations. Et d’ailleurs, on « n’apprendra » rien en écoutant LOIRE. Je cherche d’abord, quand je prends du son, et quand je le monte, à emmener l’auditeur en voyage avec moi, à le prendre par la main, le plus délicatement possible, et à l’emmener là où j’étais, à l’emmener écouter et ressentir de lui-même. J’essaye de donner quelque chose à sentir avec le son. En ce sens ce n’est pas une démarche documentaire. Je ne « documente » personne. Mais les sons sont bien issus du réel. Dans LOIRE j’ai aussi retravaillé les sons dans certaines séquences où le récit devient quasiment de la fiction. Il n’y a pas vraiment de frontière, pour moi, dans la mesure où les sons sont issus du réel mais servent un récit, qui est celui de cette errance. Et une aventure telle que celle-là tient parfois de la fiction ! Je voulais raconter aussi certaines émotions sans passer par trop d’anecdotes vécues, je suis donc passée par la fiction, la poésie, en traitant des sons.

loire

Nous vivons dans une société de l’instantané, de l’information immédiate. Toi, tu évoques souvent la lenteur dans ta démarche. Peux-tu expliquer cette nécessité de prendre le temps pour prendre des sons.

En fait, cette lenteur, c’est le bien le plus précieux que j’avais sur la route ! Je n’avais qu’un petit sac avec très peu d’affaires, mais j’avais le temps, mille fois le temps. Je pouvais m’arrêter quand je voulais pour prendre un moment pour discuter avec ceux que je rencontrais au détour d’une route ou d’un café de village. Je pouvais accueillir tous les hasards de la route puisque je n’avais pas de rendez-vous, pas d’emploi du temps déterminé, et que je m’étais donné plusieurs mois. J’avais coupé mon téléphone portable et j’avais dit à mes proches en partant que je ne donnerais pas de nouvelles. C’était un choix et c’est effectivement une situation assez rare dans notre société actuelle où tout va vite et où l’on est tout le temps connecté. Mais cette lenteur et ce temps que je me donnais, étaient le gage d’une disponibilité totale à l’aventure que je vivais et donc aussi au son que je prenais. A la fin de la route, j’ai écrit dans mon carnet :

« J’ai pris la route. J’ai pris le temps, mille fois le temps. J’ai pris les sons. Je n’ai pas d’horaire, pas de rendez-vous, pas de port d’attache. Je vais. Au long de la Loire, avec mes micros en bandoulière. 1000 bornes à pied et 1000 bornes dans le cœur et dans la tête aussi. Je vais au présent. Je marche. Je prends le son. Je suis là où je suis. »

« Être là où l’on est » et donc être pleinement avec le son que l’on prend. L’écouter pleinement pour savoir comment le prendre. En fait, la lenteur de la marche m’a appris littéralement à me faire preneuse de son. Je veux dire par là que, parcourir la France à pied, m’a appris une autre façon de prendre du son. Parce que j’étais radicalement disponible pour ce que j’enregistrais. Je suis partie sur la route alors que je finissais ma formation de 3 ans en son. Je maitrisais les outils et la technique mais j’avais l’impression qu’il me manquait quelque chose d’autre. Quelque chose qui ne s’apprend pas à l’école et que j’avais besoin de chercher sur la route. Faire la route avec mes micros, c’était comme une façon de me poser la question : où en suis-je avec mes micros ? Quelle est ma voix, ma « voie » ? J’avais besoin de chercher ma façon de prendre du son en quittant mon confort et mes habitudes, en me posant la question tous les jours, en enregistrant tous les jours.

J’ai eu l’impression d’apprendre lentement, au fil des semaines, au fil de la route, à me faire preneuse de son. C’est-à-dire à me rendre compte très concrètement que la prise de son ce n’est pas une machine et des micros qui enregistrent mais qu’il y a toujours et avant tout un corps derrière la machine. Le corps d’un preneur de son. C’est en cherchant lentement, patiemment, que j’ai appris à écouter vraiment le son que je prenais pour que la prise de son « raconte » quelque chose. C’est-à-dire que j’ai appris une façon de me placer, en tant que preneuse de son – et cela passe beaucoup par le corps – pour que mes prises ne soient pas seulement un son qu’on étiquette et qu’on met dans une sonothèque. Enregistrer un moment, une émotion, un son qui nous parle. Pour cela il m’a fallu la lenteur et la patience. Et cette lenteur et cette patience sont pour moi fondamentalement liées à l’activité de la prise de son car il faut souvent attendre beaucoup avant même de déclencher l’enregistreur, ou le laisser tourner beaucoup car on n’enregistre pas la même chose si l’on fait tourner tout de suite l’enregistreur cinq minutes ou si l’on laisse faire le temps, qu’on apprivoise d’abord les choses et qu’on les laisse vous « donner » du son.

Quel plaisir as-tu à travailler la matière sonore ?

Ah ! Ça je peux dire que c’est vraiment un grand plaisir ! Le son est vraiment une matière qui se travaille, au même titre que de la glaise, ou de la peinture. Il y a des mélanges, des teintes, il y a des consistances, des rugosités, des poids, des dynamiques, des rythmes… Du coup je prends beaucoup de plaisir à travailler les sons sur ma table de montage, à les associer, les mixer. Il n’y a pas forcément besoin de beaucoup de paroles. Les sons peuvent relayer le récit. C’est un récit que je cherche à faire, mais un récit par les sons. Quand je commence à les assembler, je ne sais pas à l’avance ce que je vais faire. J’ai des idées, en fonction des prises de son que j’ai faites, des lignes, mais le récit s’invente par des sons qui en appellent d’autres. Ce sont les matières qui donnent naissance à des morceaux du récit et c’est cela qui me plait. Être à l’écoute des hasards sonores, des choses inattendues, et du rythme qui se crée. Il y a aussi des séquences que « j’entends » presque dans ma tête au moment où je fais une prise d’un son de telle ou telle chose. Et là il y a un vrai plaisir de composition à partir de matières sonores brutes, sans parole. J’appelle ces séquences des « chants ». Je prends donc beaucoup de plaisir dans le travail de montage et de traitement.

J’ai déjà évoqué précédemment le plaisir de la prise de son. Enfin, il y a aussi celui du mixage. Je fais un premier mixage seule et puis je vais mixer une deuxième fois, à la radio RTBF qui diffuse actuellement mes pièces. Au début j’appréhendais de ne pas faire moi-même. Mais au finale, j’ai travaillé avec un ingénieur du son très expérimenté et très à l’écoute, et c’était un vrai bonheur. Il avait un grand savoir-faire et c’était un vrai plaisir de pouvoir discuter de certains choix de mixage. Je me rendais compte que si une certaine couche de son était mise en avant par le mixage, à un endroit précis, et bien, d’un coup, la séquence ne racontait plus la même chose. Ça a donné lieu à des conversations passionnantes. Tous les éléments ont une part dans la narration.

Comme le dessin ou la photographie, la prise de son a sa part de technique. Présente nous en deux mots les appareils que tu emploies, et l’intérêt particulier que tu portes au choix des micros.

J’ai un enregistreur numérique portable, qui est un Nagra LB. Je lui avais fait fabriquer une housse résistante pour faire la route pendant deux mois, car je l’avais toujours en bandoulière. J’utilise souvent un couple de micros statiques, pour avoir des prises de son stéréo assez précises. Pour les micros, je les choisis en fonction du type d’endroit où je vais. Sur la route, il me fallait des micros assez robustes quand même, et aussi de bonnes bonnettes bien sûr ! Après, je pense qu’il n’y a pas de vraie règle et que le matos ne fait pas tout. Mais c’est vrai que c’est très agréable de travailler avec du bon matériel. Comme c’est mon métier, je suis assez exigeante là-dessus et je pars avec des bons outils et des bidouilles de secours au cas où.

Une œuvre sonore devient-elle une sorte de contre-pied, de respiration au tout image dans lequel nous baignons ?

Là, je ferai plutôt confiance aux auditeurs pour le dire. Ce que je peux dire simplement, c’est que le son a quelque chose de très intime. Comme il n’y a pas d’image, le son convoque les images et la mémoire personnelle de chacun. Lorsque je fais des séances d’écoute, au casque ou sur enceintes, je suis frappée par cette réflexion qui revient très souvent. L’étonnement des uns ou des autres devant la puissance du son et la façon dont le son peut nous emmener loin dans nos souvenirs, dans nos images personnelles, dans notre intimité profonde. Le son peut porter beaucoup d’émotions.

Dans un spectacle, la mise en son est fondamentale, mais pas forcément visible aux yeux du public. N’est-ce pas un peu frustrant ?

Cela ne me gêne pas du tout, car au spectacle, le son fait partie d’un tout. Chaque élément, la lumière, le décor, le son, est là pour servir un récit collectif, celui du spectacle qui utilise tous ses langages. Au spectacle, je ne fais pas du son pour qu’on écoute mon son, mais pour servir le spectacle. C’est un élément d’un tout. La place du son peut être très variable. Cela dépend beaucoup du spectacle et du travail du metteur en scène ou du chorégraphe. Mais dans tous les cas, je prends un plaisir différent, mais très certain, dans ce domaine-là aussi. Ce sont d’autres enjeux. Et il faut aussi gérer le son en live et avoir la capacité de faire des choix d’adaptation car les tournées ont lieu dans des salles très différentes en termes de tailles, d’acoustiques, de matériel disponible… C’est très stimulant.

On prend souvent en exemple Jacques Tati et David Lynch pour parler de leur travail particulier pour le son dans leurs films. Lorsqu’on va au cinéma, on parle beaucoup de la photographie du film, ses couleurs et rarement du son. Y a-t-il des films qui ont été importants pour toi dans ce domaine ?

Oui, vos exemples sont parlants. J’aime beaucoup le cinéma mais ce n’est peut-être pas ce qui a été le plus important pour moi par rapport à ce que je cherche en son. Dans les références qui m’ont nourries, il y a bien sûr un grand homme de son, Yann Paranthoën. Sa pièce « Lulu » en particulier. Au cinéma tout de même, il y le travail d’Alain Cavalier, de Depardon, et dans un tout autre genre, plus récemment, celui de Xavier Dolan. Et puis, même si ça peut sembler étrange, il y a aussi des textes que j’aime beaucoup et qui me parlent d’un rapport au son alors même qu’ils parlent à la base d’un rapport aux mots. Julien Gracq, En lisant en Écrivant… Mais dans le fond, l’écriture de mots et de son ont parfois des points communs.

paranthoenYann Paranthoën

Après CARGO et LOIRE, as-tu de nouveaux désirs de voyages ? Quels sont tes projets ?

Ces projets m’ont pris beaucoup de temps, à chaque fois près de deux ans entre la naissance du projet, la préparation du départ, le voyage, et le travail sonore jusqu’à la diffusion. CARGO n’est pas encore diffusé. Ce serait pour 2015. Quand je suis dans ces projets, je suis monomaniaque et je ne pense pas à d’autres projets. Je ne sais même pas si je serais capable de raconter d’autres histoires de son, car je me dis que si je n’ai rien à raconter, alors je me tairai, ce ne sera pas la peine. Mais là, déjà, le désir de son revient, et je pense qu’il y en aura d’autres. Mais je reste très secrète sur ces projets car je pense souvent que les petites flammes, il faut les laisser grandir d’abord à l’abri…

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