Marie Paccou – Cinéaste d’animation

Ta meilleure définition d’un film d’animation ou celle que tu donnes le plus souvent ?

Ce que je dis le plus souvent pour être rapide, c’est que je fais du dessin animé. Éventuellement, je rajoute : du court-métrage, pas uniquement pour enfants.

La définition du film d’animation a longtemps été technique, liée à la caméra, le cinéma d’animation c’était
le cinéma image par image, sans moteur dans la caméra. Avec « Toy Story » et toute l’animation assistée par ordinateur depuis, cette définition du cinéma d’animation n’est plus très pertinente, d’ailleurs il y a eu l’émergence du mot « stop-motion » pour l’image par image. Giandalberto Bendazzi, qui est un théoricien de l’animation, a écrit un long texte sur la définition de l’ animation et conclut prudemment : « L’animation c’est tout ce que les gens ont appelé animation dans les différentes périodes historiques »…

L’an passé j’ai tellement aimé un texte où Bob Godfrey répond à la question que je l’ai traduit bénévolement :

« L’animation, ce n’est pas de la prise de vue réelle. Je pense que là, on dit déjà beaucoup. Quoi que ce soit qui n’est pas de la prise de vue réelle, mais qui est dessiné, c’est de l’animation. »

Et le truc avec l’animation, c’est qu’il n’y a absolument aucune règle.
[…]

Il faut avoir une tournure d’esprit très fantaisiste pour l’animation, je pense. Vous voyez, être capable de décoller… et s’extraire du monde. Vous pouvez créer un monde… un monde entier. Et quand les gens sont face à cette liberté absolue ils ont tendance à paniquer. Ils ont tendance à dire: “Nous voulons des limitations”, vous voyez. “Nous voulons de la gravité”. Mais à la base, il n’y a pas de gravité dans l’animation. L’animation est libre, elle peut voler, elle peut aller partout. Et je crois qu’il n’y a pas assez de gens qui comprennent vraiment cela. Ils sont trop Terriens. […] »

« What is animation? », le documentaire animé tiré de cet entretien est visible en ligne, je le conseille.

Qui sont pour toi les grands maîtres dans ce domaine ?

Et bien, je cite souvent Caroline Leaf et Frédéric Back, qui ont été deux héros de mon adolescence. Au même âge, il y avait aussi Youri Norstein et Mark Baker. Le programmateur du festival de Baillargues, qui a aussi encadré mes premiers bricolages animés, nous expliquait que c’est le seul cinéma où un chef d’œuvre peut être fait seul, avec très peu d’argent (juste du temps)… ça m’a marquée. Mais Bob Godfrey, que j’ai découvert en étudiant en Angleterre, et qui a animé le Do-It-Yourself Animation Show sur la BBC, est un autre grand maître. Un grand manitou du film bricolé.

J’aime beaucoup « Le fleuve aux grandes eaux » et j’ai lu que tu aimais le fabuleux « L’homme qui plantait des arbres ». Peux-tu parler de leur auteur Frédéric Back ?

Il est mort récemment (au Noël 2013). J’ai eu la chance de le rencontrer en 1998, c’était déjà un très vieux monsieur, avec un œil bandé. Mais il avait de la bonté et de l’espièglerie dans le regard. Il était invité d’honneur à Tampere où j’étais jury, suite au Grand Prix qu’ « Un Jour », mon premier film, y avait reçu. J’ai eu l’occasion de lui dire mon admiration. Je crois qu’il a eu un mouvement de recul, quand j’ai essayé de décrire mon court, mais finalement on s’est compris et « reconnus », enfin, ça a été mon impression.

Ce que j’aime dans « L’Homme qui plantait des arbres », c’est que le film a réellement planté des arbres, je trouve ça magique. Je m’explique : ce court-métrage de 30 minutes a été montré dans le monde entier, notamment en milieu scolaire, et a souvent accompagné une sortie reforestation. C’est un homme seul, Frédéric Back (assisté par Lina Gagnon) qui a fait les milliers d’images de ce film, film qui raconte l’histoire d’un homme seul, qui a, secrètement, planté des milliers d’arbres.

Quels auteurs aimerais-tu que tout le monde ait en DVD dans sa table de nuit ?

C’est drôle qu’il y ait maintenant des dvds dans les tables de nuit… je suis restée en arrière de cette évolution, ma table de nuit est pleine de livres, les dvd sont dans le salon. Alors je vais citer des auteurs que j’ai moi-même en coffret dvd même si je n’ai pas encore regardé tous leurs films : Nicolas Philibert, Johan Van der Keuken, Alain Cavalier. Et en animation, je vais citer une femme, Lotte Reiniger, une pionnière du genre, une héroïne.

Maris Paccou

Les Aventures du prince Ahmed par Lotte Reiniger (1926)

 

Y a-t-il un film que tu as adoré et qu’aujourd’hui tu n’aimes plus du tout ?

Elle me paraît difficile, cette question. Le premier exemple auquel je pense, c’est « La Planète Sauvage » de René Laloux et Roland Topor, parce qu’il est ressorti en salles il y a quelques années, et j’y ai amené mes enfants. La musique a drôlement vieilli, en salles on n’est plus habitué à des sons aussi stridents, crissants. Mais je ne peux pas dire que je n’aime plus du tout le film (je me suis un peu bouché les oreilles et voilà).

Et puis… « L’Homme qui plantait des arbres », j’en ai eu un peu honte il y a vingt ans… des copines l’ont montré au ciné-club des Arts déco, c’est un film qu’on trouvait facilement en 16 mm. Il y avait dans la salle des camarades graphistes, très avant-gardistes, très sarcastiques, j’ai revu alors le film avec leurs yeux, pour ainsi dire, et je l’ai trouvé mièvre, et daté visuellement, de l’impressionnisme qui bouge. J’en ai eu honte ce soir-là, mais je l’aime toujours, ce film.

Une idée reçue sur l’animation à laquelle tu aimerais tordre définitivement le cou ?

La puérilité. Je crois que le cinéma d’animation n’est pas plus puéril que l’autre. Déguiser des copains et leur dire -tu serais le chevalier, et toi tu serais roi, est-ce moins puéril, plus mature, que d’inventer une histoire pour ses dessins, ou ses marionnettes ? Au fond tous les arts prennent source dans l’enfance, ça m’énerve quand on veut y parquer l’animation, j’y vois de la condescendance.

Quelles qualités faut-il pour faire un bon auteur dans l’animation ?

Il y a dix ans j’ai répondu à cette question, et j’ai dit la patience et le goût de la solitude. Maintenant je dirais juste, l’obstination, même si ce n’est pas une qualité.

Si tu étais toi-même un personnage de film, qui serais-tu ?

M. Hulot, je pense. Je suis très grande et j’ai des pantalons toujours trop courts.

Où peut-on découvrir des films d’animation en dehors des longs métrages qui inondent nos salles de cinéma ?

Facile. Fous d’Anim, je ne dis pas ça parce que j’y écris. Le site existe depuis 15 ans, et c’est une mine. D’autres blogs intéressants : ZeWebAnim, Desseins animés, Animatrosen. Et en langue anglaise : Edge of Frame, Animateddocs, par exemple.

Si on préfère voir les films en salles : au Festival International d’Annecy, au Festival National de Bruz (près de Rennes), et dans les festivals généralistes de court-métrage, comme celui de Clermont-Ferrand.

Où peut-on apprendre à faire de l’animation si on veut en faire son métier ? Et bien, pour commencer local, et public, au DMA du Lycée René Descartes à Cournon. Une formation en deux ans, souvent tremplin vers une poursuite d’études. Sinon, on peut regarder dans les 24 écoles du Réseau des écoles françaises de cinéma d’animation, qui est une sorte de label financé par le CNC. Depuis que j’ai quitté le DMA de Cournon, j’ai enseigné à l’École des Métiers du Cinéma d’Animation à Angoulême, dont j’ai apprécié le cadre, et l’ouverture d’esprit… et aussi à l’École Normale Supérieure de Lyon, même si là c’est plutôt une école pour discourir de l’animation (et du cinéma), enfin c’est un métier, ça aussi.

Peux-tu parler de la maison aux mille images ?

Quand je suis arrivée en Auvergne en 2000, je suis allée voir Sauve-qui-peut, et Antoine Lopez m’a bien fait comprendre qu’ils ne distribuaient pas de subventions. Je suis juste repartie avec une liste de deux-trois noms à contacter, qui faisaient de l’animation dans la région. C’est avec des personnes de cette liste (que tu connais, Joan Da Silva et Jérôme Rouchon) que j’ai fondé l’association en mai 2003. Ensuite elle a évolué, d’autres gens y sont passés. On a fait un peu de place aux gens de la prise de vue réelle en inventant ce mot « film bricolé ». Le bureau actuel est constitué d’un professeur agrégé, d’un illustrateur et d’une monteuse-cinéma.

Qu’est-ce qu’un film bricolé ?

Ah, ça… on a inventé le terme sans bien savoir, et maintenant il est repris un peu partout. L’ affiche de 2010 disait : « NON aux films bling-bling », il m’est arrivé aussi de définir ce cinéma par des qualités : « modeste », « malicieux ».

J’avais envie de répondre à ta question : un film auvergnat ! Parce qu’on n’est pas une région bien dotée, sur le plan cinéma, donc c’est débrouille-toi ou crève ! Mais ce serait réducteur, nous n’avons pas le monopole de la bricole, on a d’ailleurs reçu des films des quatre coins du globe. Et puis, on aimerait bien, tout en restant « modestes » et « malicieux », sortir un peu de la frugalité.

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